Par HG
ABIDJAN — Du Lycée Scientifique de Yamoussoukro à l’École Militaire Préparatoire Technique (EMPT) de Bingerville, en passant par le Lycée Sainte-Marie de Cocody et les récents lycées d’excellence de jeunes filles avec internat, les établissements d’élite occupent une place centrale dans le système éducatif ivoirien. Alors que l’État intensifie ses investissements — avec notamment plus de 44 milliards de FCFA engagés pour de nouvelles infrastructures à Abengourou, Divo, Korhogo, Man et Bouna —, le modèle suscite d’intenses débats. Moteur de méritocratie républicaine pour les uns, facteur de dualisme éducatif pour les autres, l’école d’excellence interroge le contrat social national.
La promesse de l’élite et le piège du concours impartial
Pour les partisans de la méritocratie républicaine, ces institutions d’exception incarnent le sommet de la réussite publique et de la souveraineté intellectuelle. Comme l’affirme le Dr Éric Amani, Docteur en Philosophie politique, juridique et sociale : « Loin d’être l’apanage des progénitures de familles nanties, ces temples du savoir sont ouverts à l’ensemble de la population scolaire. En cela, ces écoles se posent en véritables correcteurs d’inégalités, en consacrant la primauté du mérite sur la condition. »
Cependant, d’autres observateurs soulignent le paradoxe structurel de cette ambition. C’est l’analyse dressée par le Dr Sébastien Guehi Apali, interprète de conférence, chercheur et formateur : « les écoles d’excellence en Côte d’Ivoire incarnent un réel paradoxe : elles constituent de puissants moteurs de méritocratie tout en accentuant la fracture sociale au sein du système éducatif. »
Cette fracture prend racine en amont même de la sélection. Si le concours est identique pour tous, les conditions de préparation demeurent profondément inégales selon les milieux et les territoires. C’est le constat mis en lumière par le Dr Achille Comoé, Docteur en Droit privé et Président central de l’ONG Planète Paix : « Le concours peut être parfaitement impartial dans son organisation tout en intervenant au terme de parcours profondément inégaux. L’égalité devant la sélection ne garantit pas, à elle seule, l’égalité des chances. »
Sélection de l’excellence ou mesure du progrès réel ?
L’un des axes majeurs de la réflexion concerne la confusion fréquente entre la sélection des meilleurs élèves à l’entrée et la capacité réelle de l’institution à créer de la valeur ajoutée au cours du cursus.
Le sociologue, écrivain et éditeur Dr BADOU Kobénan Samuel, Directeur général des Éditions Héritage, met en garde contre la tentation de transformer des privilèges de départ en vertus individuellement méritées : « Le mérite est une graine ; une politique juste ne confond pas la qualité de la graine avec la richesse du sol où elle a poussé. »
Pour le Dr Achille Comoé (Docteur en Droit privé et Président central de l’ONG Planète Paix), l’évaluation de ces établissements doit impérativement mesurer la distance parcourue par l’apprenant plutôt que de célébrer uniquement les palmarès bruts : « Nous confondons trop facilement sélection de l’excellence et production de l’excellence. La grandeur d’une école ne réside pas seulement dans les performances de ceux qu’elle sélectionne, mais dans ce qu’elle parvient à faire naître en eux.»
De l’archipel isolé à la locomotive du système
Pour ses défenseurs, l’investissement massif dans ces écoles est stratégique pour doter le pays de ses propres cadres. Le Dr Éric Amani (Docteur en Philosophie politique, juridique et sociale) insiste sur cette nécessité de haut niveau : « En forgeant des experts de haut niveau dans tous les secteurs d’activité, ces institutions œuvrent à réduire substantiellement la dépendance de notre pays à l’égard de l’expertise exogène. Investir dans ces écoles ne revient nullement à creuser les inégalités ; c’est au contraire les résorber en misant de manière stratégique sur le capital humain. »
À l’inverse, face aux risques d’isoler ces établissements d’élite du reste du réseau scolaire public, le Dr Sébastien Guehi Apali appelle à réorienter leur rôle sur le territoire : « Le défi de l’État consiste désormais à transformer ces centres d’élite : au lieu de rester des îlots isolés de privilèges, ils doivent servir de laboratoires pédagogiques pour tirer vers le haut l’ensemble des collèges et lycées du territoire national. »
Pour réussir cette mutation et garantir que l’excellence profite à la collectivité tout entière, le Dr BADOU Kobénan Samuel formule l’impératif d’une responsabilité partagée :
« L’excellence républicaine ne consiste pas à sauver quelques enfants du système, mais à faire de leur réussite une force capable de transformer le système. »
Vers un nouveau contrat éducatif
En définitive, la réflexion réunissant philosophes, juristes, linguistes et sociologues montre que la Côte d’Ivoire n’a pas à choisir entre former des élites et garantir l’équité scolaire. L’enjeu fondamental pour les politiques publiques consiste à faire de ces établissements d’exception non pas des vitrines réservées à un petit nombre, mais des têtes de réseau et des moteurs d’entraînement capables d’élever l’ensemble du système éducatif ivoirien.











